Mohand Chaou, 81 ans, dont 31 passés en résidence sociale, est l’un des nombreux chibanis (« cheveux blancs » en arabe) qui ont fait l’histoire d’Adoma, ex Sonacotra et Sonacotral (Société nationale de construction des travailleurs algériens). Le cœur en Algérie, les pieds en France. Une vie entre deux foyers et au milieu un palace parisien où Mohand Chaou a travaillé près de 30 ans.
Quand il a poussé la porte de son nouveau logement Adoma du boulevard Félix-Faure début juillet 2026, Mohand Chaou avait pour tout bagage deux valises et son petit poste de télévision à tube cathodique. Cette TV il l’avait achetée 31 ans plus tôt, au moment de son installation dans son précédent chez lui, rue de l’Abeille, déjà à Aubervilliers, Adoma s’appelait alors Sonacotra. En ce mercredi d’automne, la neige tombe…dans le téléviseur qui donne de sérieux signes de fatigue. Comme un vestige au milieu de cette chambre toute neuve.
Une douche pour cinq
« C’est un grand changement pour moi, lance Mohand Chaou. Je suis vraiment bien ici. C’est propre et tranquille. » C’est que la vie en résidence sociale a beaucoup changé. M. Chaou se remémore son arrivée en 1995 en foyer de travailleurs migrants : « Je suis entré grâce au frère de ma femme. Dans l’unité de vie on était presque tous du même village en Algérie. Nous avions une cuisine pour cinq personnes, une douche pour cinq personnes, une toilette pour cinq personnes. On était copains. Et puis certains sont rentrés définitivement en Algérie, d’autres sont morts, » et les anciens foyers de travailleurs migrants ont progressivement été remplacés par des résidences sociales modernes dans le cadre d’un grand plan de transformation national initié à la fin des années 1990 et aujourd’hui achevé à 75 %.
Monter les sacs de ciment au 7e étage
Rentrer définitivement en Algérie, M. Chaou n’y songe toujours pas, plus de 15 ans après avoir pris sa retraite. Pourtant une partie de sa vie l’a toujours attendu sur l’autre rive de la Méditerranée.
Né dans un village de la wilaya de Bejaïa en Kabylie en octobre 1945, le petit Mohand est le dernier d’une fratrie de cinq enfants. « Je ne suis pas allé à l’école, mon père préférait m’envoyer surveiller les troupeaux dans les montagnes. » À 25 ans il fait la traversée pour la France, seul, sans femme ni enfant, pour travailler dans le bâtiment. « J’étais manœuvre sur les chantiers. Je portais les sacs de ciment sur mon dos, jusqu’au 7e étage parfois. Quand je ne trouvais pas de chambre d’hôtel, Il m’arrivait de dormir en cachette sur les chantiers. » Une dizaine d’années à la dure avant de découvrir un univers plus ouaté.

La retraite à contre-cœur
Après des premiers pas dans la restauration sur les Champs-Élysées, Mohand Chaou, intègre les équipes du Meurice, le célèbre palace du 228 rue de Rivoli. La fine moustache frise et l’œil brille au moment d’évoquer cette « grande époque ». « Je suis entré au Meurice en 1983. J’étais à la cafétéria. Je préparais les boissons pour le room service notamment. À force de presser des jus de fruits à la main, l’acidité des agrumes m’avait attaqué les mains. » Le soir tard faute de métro, il arrive à Mohand de rentrer à pied à Aubervilliers après le service.
Mais il préfère infiniment ce travail à ses expériences professionnelles précédentes. « On recevait des grandes personnalités. Le président Bouteflika a dormi au Meurice. » En 2010 l’heure de la retraite sonne. « J’ai travaillé jusqu’à 65 ans, mais si j’avais pu j’aurais aimé continuer. Le jour de mon départ on a fait une grande fête avec du champagne. J’ai été gâté. » La parenthèse quotidienne du luxe se referme pour le résident Adoma de la rue de l’Abeille. Elle aura permis de faire vivre la famille en Algérie. « Avec ma femme nous avons eu six enfants et sept petits-enfants. Ils sont tous restés là-bas. Je rentrais une fois par an en Algérie pour 1, 2 ou 3 mois. Le reste du temps on s’écrivait, tous les 15 jours. Mes enfants ont tous de bonnes situations aujourd’hui : architecte, fonctionnaire, soignant, électricien, » annonce fièrement Mohand.
Bien vieillir en résidence sociale
M. Chaou rentre un peu plus souvent au pays désormais et y reste un peu plus longtemps. Pour autant il ne souhaite pas quitter la France : « J’ai l’habitude tu vois ». La vie a pourtant bien changé autour de lui. « Le nouveau métro au bout de la rue je ne connais même pas son nom. Avant j’allais au café avec les amis. Je me promenais beaucoup. Aubervilliers a beaucoup changé et je ne connais plus personne. »
Comme les autres chibanis d’Adoma, Mohand Chaou vieillit. Appuyé sur sa canne et abrité de son impressionnante parka, l’ancien met régulièrement le nez dehors. Il observe la vie des 139 autres résidents depuis les bancs du patio. Parfois il pousse jusqu’au square tout proche, au bord du canal Saint-Denis. Il sort aussi une fois par jour faire ses courses même si depuis peu Anna sa responsable d’insertion sociale, qui a également accompagné son relogement dans le cadre de la Maîtrise d’Oeuvre Urbaine et Sociale (MOUS) pilotée par Adoma, a mis en place le portage des repas devenu indispensable après deux récents passages à l’hôpital pour déshydratation et dénutrition. Une solution que Mohand Chaou a acceptée un peu de mauvaise grâce. « Mais l’aide de Dienaba la responsable de résidence et d’Anna est précieuse, reconnaît-il. Elles m’aident pour mes démarches administratives, de santé… » Ou pour refaire en préfecture une carte de résident, récemment dérobée et indispensable pour le prochain séjour en Algérie.
Anna a aussi trouvé une solution pour réchauffer les repas livrés à domicile. Depuis quelques semaines un four à micro-ondes usagé a rejoint le vieux téléviseur.





