L’espoir se trouve parfois au bout d’une rue du XVIIe arrondissement de Paris. Au sein de la Pension de famille Berzélius, Jean-Luc Large regoûte depuis 8 ans à une certaine douceur de vivre qui le fuyait depuis tant d’années. Rue Berzélius Jean-Luc Large a trouvé bien plus qu’un studio et des voisins.
« Comment j’ai atterri ici ? C’est quelque chose que j’ai chassé de mon esprit, » lâche Jean-Luc Large après un petit temps d’hésitation. Est-ce la mémoire de Jean-Luc qui lui joue des tours - comme cela lui arrive parfois ces derniers temps - ou son inconscient qui refoule une période sombre de sa vie, une chose est certaine : c’est qu’ici, dans la chaleureuse salle commune de la pension de famille, Jean-Luc est bien. Aussi bien que possible.
Jean-Luc Large a emménagé en 2018, à l’ouverture de la pension Berzélius. Un studio en guise de « bouée de sauvetage » comme il le décrit lui-même, après plusieurs années passées à la rue et en centre d’hébergement d’urgence.
« Pas une journée sans une ligne »
Avant la PF, avant l’errance, Jean-Luc Large a eu une vie dans les clous. Une compagne, une maison à Massy (91), des passions – la guitare, le judo, le Kung Fu – un boulot. « Je travaillais dans l’électronique industrielle, pour une petite boîte de machines-outils. Nous avions de grands clients comme le Centre pour l’énergie atomique (CEA) ou Quartz et silice une filiale de Saint-Gobain. Pour eux j’ai voyagé jusqu’en Ouzbékistan. » Cet amour des techniques et de la technologie, est un héritage paternel. Un père à qui il doit sa naissance dans la Forêt noire en Allemagne. « Il était militaire de carrière, relate Jean-Luc. Avec mes trois sœurs nous sommes nés dans quatre villes différentes. En fin de carrière il a travaillé pour le Service d’étude technique du matériel (SETM) de l’armée. J’ai baigné dans les oscilloscopes, les multimètres… »
Au moment d’évoquer les raisons de son « déraillement » social Jean-Luc préfère éluder. Mais quelques instants plus tard, quand il évoque sa passion pour les livres – ceux de Stephen King en particulier - il glisse avec pudeur et malice un indice : « Pas une journée sans une ligne c’est mon credo. Je ne sais plus à qui l’on doit cette maxime mais je crois que c’était un cocaïnomane. Je me tais parce qu’en la matière… »
Attention aux fautes de goût musicales
Quand on observe, ce jeudi Jean-Luc partager un déjeuner ou jouer aux cartes avec Valérie, Zona, Gabin ou Christian, ses voisins devenus amis, l’orage semble bel et bien passé.
En huit ans de pension, il y a tissé des liens forts. « Nous sommes une communauté. Quand on vit seul, on vit mal. Ici j’ai retrouvé des contacts humains. » Fidèle au poste chaque matin pour partager un café, Jean-Luc est de tous les séjours (Houlgate, Cussac, etc.) de toutes les activités et de toutes les parties de jeu de société, à commencer par le Trivial pursuit. « Jean-Luc est très cultivé » lance admirative Audrey l’animatrice de la PF.
Mélomane aussi : « J’ai des goûts musicaux éclectiques mais je suis plutôt rock dans l’ensemble. J’aime The Cure, The Stranglers, les Rita Mitsouko chez les Français. » Éclectique mais exigeant : « Par contre attention, pour moi Johnny Hallyday n’est pas un rockeur ! »

« On se préoccupe vraiment les uns des autres »
À 65 ans Jean-Luc Large semble en paix dans ce petit havre du XVIIe arrondissement où Lisa la responsable de pension et Audrey veillent sur lui.
Il dessine au pastel : « ça m’apaise, ça me vide la tête ». Il pétanque dans le parc Martin Luther King : « j’ai ma propre triplette dans mon studio ». Il lit au lit : « la plupart de mes bouquins viennent des puces ».
La vie semble presque douce, rythmée par les repas (une fois par mois) et les petits-déjeuners (tous les 15 jours) partagés et les sorties mensuelles (au parc d’attraction, à la galerie Dior ou encore La Villette pour l’exposition immersive Titanic).
« Beaucoup d’entre nous avons vécu des choses pas très agréables avant d’arriver ici, résume Jean-Luc. À la pension de famille on se sent bien, on se sent en sécurité. Quand un nouveau arrive sa première semaine on partage un goûter de bienvenue. On se préoccupe vraiment les uns des autres. »
Accompagnement renforcé
« À Berzélius le collectif est très fort, atteste Audrey, et Jean-Luc un véritable animateur de ce collectif. »
Une figure aussi avec son déambulateur rempli de bouchons de liège – en prévision d’une œuvre en gestation - ses lunettes toujours sur le bout du nez et son bonnet éternellement vissé sur la tête, été comme hiver. « Je ne l’enlève que pour la coiffeuse, » s’amuse Monsieur L.
Comme ses voisins Jean-Luc est accompagné tant sur le plan psychologique avec les intervenants de l’association Eos, que de l’hygiène corporelle et du logement, de la gestion budgétaire ou de l’accès aux droits par les équipes d’Adoma, présentes au quotidien. « Pour M. Large, nous avons mis en place récemment un portage de repas à domicile et une curatelle, détaille Lisa la responsable de la pension de famille. Notre objectif, pour lui comme pour nos autres résidents, est de pouvoir les maintenir autant que possible au sein de la pension dans les meilleures conditions. »
En pension de famille Adoma, on oublie peut-être parfois comment on est arrivé là, en revanche on sait toujours pourquoi on ne souhaite plus en repartir.





